La maladie d’Alzheimer touche aujourd’hui près de 900 000 personnes en France, un chiffre qui devrait doubler d’ici 2050 selon les projections de l’INSERM. Parmi les professionnels de santé mobilisés autour de ces patients, l’orthophoniste occupe une place centrale, souvent méconnue des familles. Pourtant, depuis les premiers signes jusqu’aux stades les plus avancés, l’orthophoniste intervient sur les troubles de la communication, du langage et de la déglutition, et accompagne les proches dans l’adaptation quotidienne.
Les troubles du langage dans la maladie d’Alzheimer
La maladie d’Alzheimer n’est pas uniquement une maladie de la mémoire. Elle affecte l’ensemble des fonctions cognitives, dont le langage, de façon progressive et prévisible.
Au stade léger
Les premières manifestations linguistiques passent souvent inaperçues : manque du mot (difficulté à retrouver un terme précis en pleine conversation), légère diminution du vocabulaire, tendance à utiliser des mots vagues (« truc », « chose », « machin »). La compréhension est globalement préservée, mais la personne peut peiner à suivre une conversation rapide ou à déchiffrer un texte complexe.
Au stade modéré
Les difficultés s’aggravent : le discours devient moins cohérent, les phrases restent inachevées, la personne répète les mêmes questions ou les mêmes histoires sans s’en rendre compte (persévération). Elle peut avoir du mal à comprendre des consignes simples, surtout si elles enchaînent plusieurs étapes.
Au stade sévère
La communication verbale se réduit considérablement, parfois jusqu’à l’absence totale de parole. La communication non verbale (regards, expressions du visage, gestes, contact physique) devient le principal vecteur d’échange. À ce stade, les troubles de la déglutition sont fréquents et représentent un risque vital.
Le rôle de l’orthophoniste à chaque étape de la maladie
L’évaluation initiale
La prise en charge commence par un bilan orthophonique spécialisé, dit bilan cognitivo-linguistique. Ce bilan permet d’établir un profil précis des capacités préservées et des difficultés, de fixer des objectifs thérapeutiques réalistes et d’orienter le plan de soin. Il est souvent réalisé en lien avec l’équipe du Centre Mémoire (CMR ou CMRR), sur prescription médicale.
La stimulation cognitive et linguistique
En phase légère à modérée, l’orthophoniste met en place des séances de stimulation visant à maintenir les capacités encore fonctionnelles le plus longtemps possible :
- Exercices de dénomination et d’évocation lexicale : retrouver les mots à partir d’indices phonémiques ou sémantiques
- Travail de la mémoire procédurale : activer les souvenirs liés aux routines et aux gestes du quotidien, souvent mieux préservés
- Thérapie par la réminiscence : utiliser des photos, des objets significatifs, de la musique pour stimuler la communication à travers les souvenirs autobiographiques
- Stimulation de la compréhension orale : adapter la complexité des consignes et des échanges au niveau du patient
- Lecture et écriture : maintenir ces compétences tant qu’elles restent accessibles
La mise en place d’outils de communication augmentative
Quand la communication verbale devient trop défaillante, l’orthophoniste introduit des supports alternatifs. Le « cahier de vie » est l’un des plus efficaces : un classeur ou une tablette rassemblant des photos des proches, des lieux familiers, des activités aimées. Il permet au patient de se repérer, de montrer ce qu’il veut dire, de garder un lien avec son histoire. Ces outils font partie de la prise en charge orthophonique en neurologie adulte, adaptés ici aux spécificités cognitives de la démence.
La gestion de la dysphagie
Les troubles de la déglutition apparaissent dès le stade modéré et deviennent quasi systématiques au stade sévère. Les fausses routes (aliments ou liquides qui passent dans les voies aériennes au lieu de l’œsophage) sont la principale cause de pneumopathie d’inhalation, complication fréquente et grave chez les patients Alzheimer. L’orthophoniste évalue la déglutition, adapte les textures alimentaires (mixé, haché, épaissi), positionne correctement le patient au moment des repas et forme les soignants et les proches à ces gestes préventifs.
Accompagner la famille : une composante essentielle du suivi
L’orthophoniste ne travaille pas seul avec le patient. Les aidants familiaux passent bien plus de temps avec leur proche que n’importe quel professionnel de santé, et leur façon de communiquer influence directement le bien-être du patient et la qualité de la relation. La formation des proches est une part structurante du suivi, pas un simple bonus.
Les techniques de communication adaptée
L’orthophoniste transmet aux familles des principes concrets :
- Parler lentement, avec des phrases courtes et un vocabulaire simple
- Donner une seule consigne à la fois, et attendre la réponse sans précipiter
- Maintenir le contact visuel et utiliser les gestes pour appuyer les mots
- Ne pas corriger les erreurs de mémoire ou les confusions de noms : cela génère de l’anxiété sans améliorer la communication
- S’adapter au rythme du patient, surtout le matin ou en fin de journée quand la fatigue cognitive est plus forte
- Valoriser les capacités préservées plutôt que de s’arrêter sur les lacunes
Gérer les situations difficiles
Les familles font face à des situations épuisantes : répétitions incessantes, agitation, refus de soins, parfois agressivité verbale. L’orthophoniste aide à comprendre que ces comportements sont liés aux atteintes cérébrales, pas à de la mauvaise volonté. Des stratégies simples (détourner l’attention, changer de sujet, proposer une activité familière) permettent souvent de désamorcer les tensions. L’accompagnement des proches en dehors des séances fait partie intégrante du rôle de l’orthophoniste, quelle que soit la pathologie concernée.
Prévenir l’épuisement de l’aidant
L’orthophoniste est souvent un interlocuteur de confiance pour les familles en difficulté. Il oriente vers les ressources disponibles : France Alzheimer et ses groupes de parole, les plateformes de répit, les accueils de jour. Un aidant qui va bien est un aidant qui communique mieux avec son proche.
L’orthophoniste au sein de l’équipe pluridisciplinaire
La prise en charge Alzheimer est toujours pluridisciplinaire. L’orthophoniste travaille en coordination avec le médecin traitant, le neurologue ou le gériatre, le neuropsychologue (qui réalise le bilan neuropsychologique global), le psychomotricien (mobilité, équilibre, tonus), l’ergothérapeute (aménagement du domicile, aides techniques) et les auxiliaires de vie à domicile ou les soignants en EHPAD.
En établissement, le dispositif PASA (Pôle d’Activités et de Soins Adaptés) intègre systématiquement des séances d’orthophonie dans son programme. À domicile, les séances peuvent être réalisées en cabinet ou au domicile du patient selon son état et sa capacité à se déplacer. Les recommandations de la Haute Autorité de Santé placent l’orthophonie parmi les thérapies non médicamenteuses de référence dans la maladie d’Alzheimer.
Questions fréquentes
À quel stade faut-il consulter un orthophoniste pour un proche atteint d’Alzheimer ?
Le plus tôt possible, dès l’annonce du diagnostic. Au stade léger, l’orthophoniste met en place des stratégies de compensation efficaces et ralentit la dégradation de la communication. Attendre le stade sévère réduit les options à la gestion des symptômes. Une orientation précoce par le médecin traitant ou le neurologue, après le bilan neuropsychologique initial, est la meilleure approche.
Les séances d’orthophonie sont-elles remboursées pour un patient Alzheimer ?
Oui. Les séances sont remboursées par l’Assurance Maladie sur prescription médicale. Dans le cadre d’une Affection de Longue Durée (ALD 15 – maladie d’Alzheimer et autres démences), la prise en charge est à 100% du tarif conventionné. La prescription peut émaner du médecin traitant, du neurologue ou du gériatre.
Combien de séances sont nécessaires et à quelle fréquence ?
Le rythme dépend du stade de la maladie et des objectifs. En phase de stimulation active (stade léger à modéré), une à deux séances par semaine est habituel. Au stade sévère, les séances sont moins fréquentes et centrées sur la déglutition et le confort de communication. Le suivi peut s’étendre sur plusieurs années et s’adapte en permanence à l’évolution de la maladie.
Peut-on continuer les séances quand le patient entre en EHPAD ?
Oui. Un orthophoniste libéral peut intervenir en EHPAD dans le cadre de ses actes conventionnés, sur prescription médicale. Certains établissements disposent d’orthophonistes salariés. Il est conseillé de contacter le médecin coordonnateur dès l’entrée en résidence pour assurer la continuité du suivi.

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